Il y a des créatrices qui fabriquent des objets et il y a celles qui réussissent à capturer quelque chose de beaucoup plus difficile à saisir : une émotion, un souvenir, un morceau de territoire. Quand j’ai rencontré Anne-Sophie, la fondatrice de Kiwi et compagnie, j’ai rapidement compris que son travail ne se résumait pas à des bijoux colorés et fantaisie. Derrière ses créations en papier japonais « washi », ses médaillons réalisés à partir de cartes routières et ses accessoires délicats, il y a surtout une manière très personnelle de raconter la vie des gens et les lieux auxquels ils tiennent.
Installées sur une des banquettes du bar-PMU Le Vincennes à Daoulas, notre conversation devait durer le temps d’un capuccino. Finalement, elle a pris la forme d’une longue discussion à bâtons rompus sur la création, le doute, le Japon, les marchés de créateurs, les idées qui paraissent absurdes avant de devenir évidentes… et cette étrange capacité qu’ont certain·es artisan·es à transformer une intuition fragile en véritable univers.

Une enfance paimpolaise et le goût du travail manuel
Anne-Sophie a grandi dans les Côtes-d’Armor, près de l’embarcadère de l’Île de Bréhat, à Paimpol. Une enfance bretonne entre mer, villages côtiers et créativité déjà bien présente. Très tôt, elle imagine intégrer les Beaux-Arts. Le dessin, les matières, les objets, l’attirent naturellement. Mais comme souvent dans les parcours créatifs, les trajectoires ne sont jamais complètement linéaires.
“J’ai eu quelques soucis de santé à ce moment-là”, m’explique-t-elle. “Et finalement, je me suis orientée vers la coiffure qui me tentait déjà quand j’avais 14-15 ans.”
Avec le recul, on comprend qu’il existe une continuité évidente entre ses années de coiffure et son activité actuelle. Dans les deux cas, il s’agit d’un métier de la main, du détail, de la transformation. Coiffer, c’est déjà créer une forme, travailler une matière vivante, développer un sens esthétique très instinctif.
Pendant quatorze ans, Anne-Sophie exerce donc comme coiffeuse. D’abord en Bretagne, puis beaucoup plus loin.
Les bateaux de croisière, le Panama… et le mal de mer
À seulement 19 ans, elle embarque comme coiffeuse sur des bateaux de croisière. Une expérience qui la conduit du Panama aux Caraïbes, avant de traverser l’Atlantique vers l’Italie, la Grèce, le Portugal ou encore la Turquie.
Quand elle me raconte cette période, on sent encore le mélange d’excitation et d’incrédulité. À cet âge-là, partir travailler à l’autre bout du monde, c’est le grand saut vers l’inconnu et vers une meilleure connaissance de soi. Et parfois, cela se fait dans la douleur. Anne-Sophie découvre ainsi qu’elle souffre du mal de mer.
Et pas qu’un peu.
Pendant certaines traversées, notamment lors des longues portions sans côte visible, elle passe des journées entières à vomir. “J’ai vécu quatorze jours d’enfer”, raconte-t-elle en riant aujourd’hui. “Je crois que le pire, c’était surtout psychologique. Quand je ne voyais plus la terre, ça devenait impossible.”
La naissance de Kiwi & Compagnie
Des années plus tard, alors qu’elle travaille encore à mi-temps dans la coiffure, Anne-Sophie commence à fabriquer des bijoux pour elle-même et pour ses proches. Au départ, rien n’est vraiment calculé. Elle crée parce qu’elle aime ça. Parce qu’elle a besoin de faire quelque chose de ses mains.
Puis les commandes commencent à arriver de plus en plus nombreuses. Le soir, après ses journées de travail, elle prépare des colis, gère ses créations, organise ses premières ventes. Le rythme devient vite intenable. En 2017, elle prend une décision qui fait peur à beaucoup d’artisan·es : elle quitte son emploi salarié pour tester son activité à plein temps.
“Je me suis laissée un an pour voir”, explique-t-elle simplement. Ce “pour voir” devient finalement une véritable entreprise. Les premiers marchés de Noël jouent un rôle décisif. Les créations plaisent immédiatement. Les boutiques de créateurs·trices commencent à la contacter. Petit à petit, le bouche-à-oreille fonctionne.
Mais à ce moment-là, Anne-Sophie ne sait pas encore qu’elle est sur le point de trouver ce qui deviendra SA signature.
L’idée folle des cartes routières
Certaines idées semblent absurdes jusqu’au moment où quelqu’un les réalise correctement. Chez Kiwi et compagnie, cette idée-là prend la forme de bijoux fabriqués à partir de cartes routières.
Le concept naît presque par hasard, à l’occasion d’un concours organisé avec la Chambre des Métiers et de l’Artisanat et le Crédit Agricole. Les participant·es doivent créer une pièce mettant en valeur la ville de Quimper. Anne-Sophie décide alors d’utiliser des cartes locales pour fabriquer ses bijoux.
Elle-même n’est pas totalement convaincue : “Je trouvais ça marrant, mais honnêtement, je ne pensais pas que les gens allaient adhérer.” Et pourtant, le succès est immédiat.
Pendant les salons de créateurs, les visiteurs viennent lui apporter leurs propres cartes routières. Certain·es veulent immortaliser leur village. D’autres demandent une ville précise, un lieu de vacances, un endroit chargé de souvenirs. C’est à ce moment-là que son travail change de dimension : le bijou cesse d’être seulement esthétique, il devient intime.

Derrière la poésie, la technique
Ce qu’on oublie souvent quand on regarde un objet artisanal, c’est le nombre d’essais ratés qu’il cache. Anne-Sophie a développé seule sa propre technique pour travailler le papier sans l’abîmer. Imperméabilisation, collage, protection… Elle a tout testé !
Elle me raconte les papiers impossibles à travailler, les textures qui absorbent trop la colle, les essais qui “foirent”, selon ses propres mots. Certaines matières, comme les véritables partitions de musique, restent encore compliquées à utiliser à cause de leur texture proche du buvard. Et c’est probablement ça qui rend son travail attachant : il n’y a rien d’industriel dedans. Tout vient de l’expérimentation.
Le Japon comme nouvelle inspiration
Depuis quelque temps, l’univers d’Anne-Sophie évolue progressivement vers une esthétique japonaise. Papier washi, motifs floraux, couleurs douces, détails inspirés du kawaii, accessoires de papeterie… le Japon est devenu une source d’inspiration centrale dans son travail.
“J’adore tout ce qui touche au papier”, me confie-t-elle. “La calligraphie, les motifs, les textures… je trouve ça fascinant.” Elle participe désormais à plusieurs événements autour de la culture japonaise en Bretagne et développe de nouveaux projets autour du journaling et du scrapbooking. Parmi eux : des box créatives composées de papiers japonais, de découpes, de rubans et d’éléments décoratifs destinés aux amateurs·trices de bullet journal et de loisirs créatifs.
Ce qui est intéressant, c’est qu’elle avance sur ces projets avec beaucoup de spontanéité. Elle ne prétend pas être “experte”. Elle teste, elle expérimente, elle ajuste.
Retrouver l’univers de Kiwi & Compagnie
Anne-Sophie participe donc régulièrement à des marchés de créateurs et à plusieurs événements liés à la culture japonaise en Bretagne. Vous pouvez également retrouver ses bijoux et accessoires dans quelques boutiques du coin et bien sûr sur sa boutique en ligne. Si vous croisez un jour son stand sur un salon, prenez le temps de vous arrêter quelques minutes et de discuter avec la créatrice qui a un univers bien à elle et en constante évolution.
♥ Kiwi et compagnie – Bijoux & accessoires à base de papier japonais, papier recyclé, cartes routières et marines.
www.kiwietcompagnie.fr
kiwietcompagnie@outlook.com
Facebook | Instagram